L’Ifremer et le CNRS ont publié en juin les résultats de leur expertise scientifique collective « Eoliennes en mer & biodiversité ». En voici les grandes lignes.
L’éolien en mer figure parmi les solutions déjà existantes pour décarboner l’économie et gagner en souveraineté énergétique. Mais le développement des parcs et de leurs raccordements a des impacts sur la biodiversité marine et les socio-écosystèmes marins et côtiers. Or dans ce domaine, réalité et idéologie s’affrontent. D’où l’idée de confier à l’Ifremer et au CNRS une expertise scientifique collective (ESCo) permettant de faire le point sur les connaissances scientifiques internationales et ainsi de faire la part des choses.
L’expertise a été menée de janvier 2024 à juin 2026 par un collectif pluridisciplinaire de 25 chercheurs issus de 13 établissements publics de recherche français et belges qui ont identifié un corpus de plus de 4 500 publications scientifiques internationales et ont retenu 411 articles. Elle a analysé les effets des pressions exercées par les infrastructures, identifié les principales incertitudes et les mesures d’atténuation existantes à travers une revue systématique de la littérature scientifique internationale.
Dix pressions analysées…
Sur dix pressions susceptibles d’affecter la biodiversité tout au long du cycle de vie des éoliennes en mer (projet, construction, démantèlement), certaines sont déjà bien documentées. C’est le cas des structures en tant qu’obstacles physiques au déplacement (effet barrière et risques de collisions pour les oiseaux marins, les oiseaux migrateurs terrestres et certaines chauves-souris migratrices), de l’introduction de substrats durs artificiels (création de nouveaux habitats sur les fondations et les enrochements des éoliennes dit « effet récif », pour moules, balanes et petits crustacés surtout ; abondance voire développement de la taille de certains poissons à proximité)(1) et des émissions sonores, en particulier celles du battage des pieux en phase construction (cf. modification du comportement, réactions de fuites, changements de trajectoire, perturbations de certaines fonctions biologiques liées à l’utilisation même du son comme chez les mammifères marins, phénomènes de masquage acoustique (couverture des sons utiles aux animaux), pertes auditives ou encore, chez les poissons, réactions de stress ou modifications temporaires de comportements.
… et des mesures d’atténuation identifiées
Les mesures d’atténuation s’inscrivent dans la séquence Eviter – Réduire – Compenser (ERC) introduite dans la loi Nature de juillet 1976 et confirmée par la loi Reconquête de la biodiversité d’août 2016 qui fixe un objectif de « zéro perte nette de biodiversité lors de la conception et de la mise en œuvre des plans programmes ou projets d’aménagement du territoire ».
Les mesures d’évitement visent ici à supprimer les effets potentiels dès les premières phases de planification des projets (choix des zones d’implantation pour éviter les zones de migration ou de reproduction de certaines espèces). Les mesures de réduction concernent surtout les émissions sonores (rideaux de bulles atténuant la propagation du son sous l’eau, montée progressive de la puissance sonore…) et les risques de collision (arrêt temporaire des turbines à certaines périodes de migration ou sous certaines conditions météo, adaptation des infrastructures pour améliorer la visibilité des pales). Les mesures de compensation destinées à restaurer ou recréer des habitats ou des fonctions écologiques lorsque les effets n’ont pas pu être évités ou suffisamment réduits sont, quant à elles, « encore peu documentées ».
Plusieurs limites soulevées…
L’expertise relève que les travaux de recherche sur les mesures d’atténuation restent concentrés sur quelques groupes biologiques (mammifères marins et oiseaux) et sur certaines pressions (bruit sous-marin et risques de collision). Elle note aussi qu’une grande partie des mesures identifiées n’a pas encore été évaluée en conditions réelles, ce qui limite le niveau de connaissances sur leur efficacité.
… et encore des lacunes à combler
A ce jour, certains effets des pressions comme les émissions chimiques, la lumière artificielle, les conséquences de l’introduction d’espèces non indigènes restent peu étudiés, tout comme certains effets à plus grande échelle, au-delà du parc éolien lui-même.
Les connaissances sur les effets à long terme des parcs sont encore limitées (ex. : conséquences sur les réseaux trophiques, connectivité écologique, dynamiques des populations, fonctionnement global des écosystèmes). De même, peu de recherches ont été menées sur les effets liés au cumul des différentes pressions et sur leurs interactions avec d’autres activités humaines (pêche, transport maritime…) ou avec le changement climatique. Et la distinction entre les effets liés aux parcs éoliens et ceux dus à la variabilité naturelle des écosystèmes marins reste encore peu travaillée tout comme les connaissances sur l’éolien flottant en Méditerranée (l’ensemble des données portant surtout sur les parcs posés en mer du Nord, principalement sur fonds meubles).
Des recommandations précises
L’ESCo souligne la nécessité de développer des approches plus intégrées, de renforcer l’évaluation des mesures d’atténuation et d’harmoniser les protocoles et méthodes de suivi afin de faciliter les comparaisons entre sites. Elle met également en évidence l’importance de faciliter l’accès de la communauté scientifique aux données issues es suivis environnementaux réalisés par les opérateurs.
1) Dans certains parcs de mer du Nord, un seul mât d’éolienne peut héberger deux tonnes de moules…
Hélène Bouillon-Duparc