L’eau, les mangroves et la nouvelle guerre du Golfe

Dans le conflit qui déchire le Moyen-Orient, nous assistons à une guerre moderne où plus de civils que de militaires sont tués. On vit une forme extrême de guerre hybride, politico-industrielle et climatique où l’eau, comme le pétrole, est une cible. Ce fut déjà le cas en Irak et en Afghanistan. Les conflits visent plus les infrastructures vitales* que les objectifs militaires.

Les usines de dessalement sont ciblées
Comme les stations de dessalement nécessitent beaucoup d’énergie, on les construit souvent à côté des centrales électriques. Elles deviennent vite des cibles alors que ce sont des installations indispensables à la vie de millions d’habitants. Les 62 millions d’habitant d’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis, du Koweït, de Bahreïn et du Qatar sont tributaires du dessalement pour sécuriser leur approvisionnement en eau. L’Iran a accusé les Etats-Unis d’avoir détruit celle de l’île de Queshm qui alimentait trente villages. Ce « crime de guerre » n’est pas confirmé et reste controversé dans la guerre de l’information. Une installation a, en revanche, été touchée au Koweït par un drone iranien.
De l’Ukraine à Gaza, du Yémen à l’Iran aujourd’hui, chaque frappe provoque un double crime. Elle tue d’abord par l’explosion, puis, plus silencieusement, par la dispersion de substances toxiques dans l’air, l’eau et les sols. Des ONGs se mobilisent et, avec quelques Etats, tentent de faire reconnaître ces exactions comme crimes contre l’humanité. L’article 8 du Statut de Rome (traité international créant la Cour pénale internationale) peut être interprété comme interdisant l’écocide.

Des années de restauration de l’habitat naturel partent en fumée
Au nom de la lutte contre le réchauffement, la région fait de gros efforts de préservation et de restauration de l’environnement. Dans le cadre de l’initiative Vision 2030, le ministère de l’Environnement, de l’Eau et de l’Agriculture d’Arabie saoudite a planté 250 000 palétuviers rouges à Yanbu, au bord de la mer Rouge et 1,7 million le long des côtes. Ces restaurations de forêts du littoral poursuivent des objectifs écologiques et financiers.
Ces mangroves absorbent les métaux lourds, offrent des habitats à plus d’une centaine d’espèces de poissons, crustacés et oiseaux migrateurs, et offrent des zones de pâturage précieuses aux dromadaires. Mais surtout, elles contribuent à réduire la concentration de carbone dans l’atmosphère.
Les palétuviers captent et stockent d’importantes quantités de CO2. De ce fait, l’Arabie et les autres Etats riverains peuvent légitimement imaginer, à l’instar de ce que fait le gouvernement du Costa Rica, émettre des crédits carbone à mesure que ces arbres aux racines sous-marines enverront du CO2 dans le sol sous-marin.
Reste à savoir si la guerre d’Ormuz ne va pas aussi ruiner ce projet ? Les feux allumés par les bombardements des installations pétro-gazières auront dégagé des millions de tonnes de CO2 et des fumées toxiques polluantes. Les mangroves en subiront les effets. Au grand dam de l’environnement et de la finance carbone.

Dominique Martin-Ferrari

* Raffineries, usines chimiques, dépôts d’engrais, centrales électriques, ports et installations stratégiques, usines de dessalement…