IRD, le 25 mars 2026
Au Sahel, les températures augmentent 1,5 fois plus vite que dans le reste du monde. La région est déjà confrontée à une intensification des extrêmes climatiques : sécheresses plus sévères et pluies diluviennes dévastatrices. Au cours des deux dernières années, des inondations catastrophiques ont affecté plus de 8,5 millions de personnes en Afrique Centrale et de l’Ouest.
Dans ce contexte et alors que le Sommet Désertif’actions vient de commencer à Djerba, Tunisie, une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Nature reconstitue avec une précision inédite les conditions climatiques du Sahara au cours des 10 000 dernières années. En analysant les sédiments accumulés au fond du lac Yoa, dans le nord du Tchad, Florence Sylvestre de l’IRD en collaboration avec des chercheurs d’universités et d’instituts de recherche allemand et tchadien montrent que même pendant la grande période humide du Sahara il y a 10000 ans, lorsque la région était couverte de lacs et de savanes, des épisodes de sécheresse sévère ont eu lieu brutalement pendant quelques décennies.
Ces résultats suggèrent qu’un phénomène similaire pourrait se reproduire de nos jours dans le contexte du réchauffement climatique.
Un lac mémoire au cœur du désert pour reconstituer le climat d’il y a 10 000 ans
Le lac Yoa, situé dans la région d’Ounianga classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, est l’un des rares lacs permanents du Sahara. Ses sédiments constituent une archive climatique exceptionnelle, enregistrant de façon continue les variations de l’environnement et du régime des précipitations depuis plus de 10 250 ans. Grâce à des couches sédimentaires annuelles, des varves — comparables aux cernes d’un arbre — les chercheurs ont pu reconstruire l’évolution du climat avec une résolution annuelle à décennale.
Il y a environ 10 000 ans, durant la période appelée Sahara vert ou période humide africaine, le Sahara n’était pas le désert aride que l’on connaît aujourd’hui. La région bénéficiait de pluies abondantes, de lacs et de savanes verdoyantes — un paysage que les archéologues ont retrouvé gravé dans les peintures rupestres. Cette phase favorable a culminé entre 9 000 et 6 000 ans avant aujourd’hui, lorsque la mousson africaine remontait profondément vers le nord du continent. Mais l’étude révèle que ce climat humide n’était pas stable. Trois épisodes de sécheresse intense, chacun durant quelques dizaines d’années, ont brusquement interrompu cette période favorable : il y a environ 9 300 ans, 8 200 ans et probablement à 6 300 ans. L’événement le mieux documenté, il y a 8200 ans a duré environ 77 ans seulement et a provoqué une chute du niveau du lac, des changements rapides dans la végétation et des perturbations majeures des écosystèmes. Cette sécheresse pourrait être déclenchée par un affaiblissement de la circulation océanique de l’Atlantique (AMOC), provoqué par l’arrivée massive d’eau douce dans l’Atlantique Nord.
« Cette étude porte sur la dernière grande période de réchauffement naturel de la planète, il y a environ 10 000 ans. Les causes de ce réchauffement étaient très différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui, mais cette période constitue un excellent analogue pour comprendre les mécanismes climatiques susceptibles de se produire demain. Nos résultats montrent que même dans un climat globalement plus humide au Sahel et au Sahara, des sécheresses sévères peuvent survenir très rapidement et transformer profondément les écosystèmes et affecter les sociétés. » déclare Florence Sylvestre, chercheuse à l’IRD, auteur de l’article
Un signal d’alarme pour le Sahel
Ce qui s’est produit il y a des millénaires pourrait se reproduire aujourd’hui. Le réchauffement climatique actuel accélère la fonte des glaces du Groenland, injectant d’immenses quantités d’eau froide dans l’Atlantique Nord. Or c’est exactement ce type de refroidissement océanique qui, dans le passé, a déclenché les sécheresses documentées dans cette étude.
Le Sahel pourrait ainsi passer, sans transition, d’un extrême à l’autre, des inondations récurrentes qu’il connaît aujourd’hui à des sécheresses prolongées en l’espace de quelques décennies seulement. Une telle évolution aurait des conséquences majeures pour les populations : diminution des surfaces cultivables, pressions sur les ressources en eau et risques accrus de migrations climatiques. L’étude souligne l’importance d’améliorer les prévisions climatiques à l’échelle décennale, afin d’anticiper ces changements rapides et leurs impacts sur les sociétés humaines. C’est également la question de l’adaptation à ces changements climatiques qui est en jeu et qui implique plus globalement des politiques de soutien aux pratiques agropastorales, de gouvernance régionale des ressources en eau et de renforcement de l’observation du climat à l’échelle régionale
